"La Belgique ? "The place to be" pour l'archerie asiatique en Europe !

En Novembre 2023, Armin Hirmer est en Belgique pour une formation. L'occasion de discuter avec lui et de proposer sur ce site la première interview en Français.

Christophe Rault : Est-ce que tu peux te présenter et nous dire comment tu as commencé l’archerie ?

Armin Hirmer : Je m’appelle Armin. Je suis né en Allemagne en 1965 et j’ai commencé l’archerie à 16 ans quand je travaillais comme apprenti dans une compagnie d’architecture . Un jour mon patron m’a dit : « Il fait beau allons faire un tour ! ». On est parti et on s’est d’abord arrêté chez lui. Je l’attendais dans la voiture et j’ai vu une cible dans son jardin. Je lui ai demandé ce que c’était. Il m’a donné un arc et des flèches et m’a dit : « Vas-y, amuses toi ». Et là j’ai commencé à tirer à ce moment là, tous les jours comme un fou.

C : Et quel était ton premier ressenti avec cet arc dans les mains ?

Armin Hirmer : Cet arc était vraiment trop puissant pour moi. J’ai donc fait des erreurs que je ne ferais plus maintenant. Mais j’étais tout seul. Personne ne m’a expliqué comment faire, comment placer mes épaules. Je tirais la plupart du temps à côté de la cible. Mais j’ai eu beaucoup de plaisir quand même !

C : Comment as-tu découvert l’archerie asiatique ?

Armin Hirmer : C’était longtemps après. Il n’y avait évidemment pas d’archerie asiatique autour de moi. Personne n’en parlait.  Et bien sûr, il n’y avait pas Internet, ni Youtube, etc.. J’avais juste rencontré des amis qui tiraient à l’arc à l’occidental et qui étaient mes seuls personnes qui m’expliquaient quelques trucs.
Puis, il y a 20 ans à peu près, je suis tombé sur une vidéo de Stephen Selby qui parlait de l’archerie chinoise traditionnelle. J’ai toujours été intéressé par la culture asiatique en générale. Il avait avec lui un grand arc Manchu magnifique. Il l’utilisait avec son pouce et mettait sa flèche à l’extérieur de l’arc… Et je ne n’ai rien compris. Il y aurait une autre façon de tirer à l’arc ? J’ai alors essayé avec ce que j’avais sous la main et là, ça a été une vraie révélation. Les mouvements et les sensations sont vraiment différents du tir occidental. Et depuis je suis un vrai prophète du tir à l’arc asiatique (rire ndlr). J’ai eu tout de suite le sentiment que ce mouvement, cette façon de faire était beaucoup plus naturelle et me convenait mieux.

C : Tu saurais expliquer pourquoi cette méthode te semble plus naturelle ?

Armin Hirmer : Ce n’est pas facile à expliquer sans image, mais quand tu utilises la technique méditerranéenne, avec trois doigts, on place son majeur au coin de la bouche. Ce qui est logique pour être précis. Par contre, il faut mettre la flèche à l’intérieur de l’arc, ce qui donne un chargement plus long et complexe. Nous, nous mettons la flèche à l’extérieur et le fait d’utiliser le pouce pour tirer la corde nous permet d’aller beaucoup plus loin que le coin de la bouche sans être bloqué par notre morphologie. C’est une pratique réellement adaptée à la guerre, au tir en mouvement et à cheval.
C’est aujourd’hui plus proche d’un art martial que d’une pratique sportive simple.

Armin Hirmer et Tian Li Yang au Wudang (2008)

C : Pourrait-on relier l’archerie asiatique à la pratique du Taï-chi ?

Armin Hirmer : Oui. C’est lié à la position générale du corps. Au Taï-chi, les genoux sont détendus, le ventre est rentré, les épaules basses, l’énergie vient du ventre. Et c’est exactement ce qu’on fait en archerie asiatique. Si on regarde les archers olympiques, ils étendent leur bras avec l’épaule assez haute et le coude à l’extérieur. On est à l’opposé de ce que demande un art martial et la morphologie en générale.
J’ai fait beaucoup de Taï-chi et le lien avec le tir à l’arc asiatique a été évident très vite et très tôt.

C : Que peut apporter l’archerie asiatique, à part le tir à l’arc en lui-même ?

Armin Hirmer : L’équilibre intérieur et la connexion avec notre passé. Ce type d’archerie existe depuis des dizaines de milliers d’années. Et je suis persuadé que ces gestes sont rentrés dans notre ADN. Quand je vois des archers à 3 doigts qui essaient le tir au pouce, on dirait qu’ils se réveillent ! Parce que c’est l’essence même du tir à l’arc. Si tu donnes un arc à un petit enfant et que tu n’expliques rien, il fera quasiment toujours la même chose : mettre la flèche à l’extérieur et pincer la corde avec son pouce et son index. C’est très proche de la technique asiatique ! On y trouve une liberté, une simplicité qui ouvre nombre de possibilités.  Et cela permet de travailler notre équilibre intérieur car un bon tir ne peut se faire qu’avec une énergie contrôlée, bien répartie dans le corps. C’est ce travail qui relie l’archerie asiatique à un art martial. 

C: Dans tes formations, tu parles souvent du lien entre la droite et la gauche de notre corps, de l’équilibre entre l’intérieur et l’extérieur. C’est donc une vraie question d’équilibre alors ?

Armin Hirmer  :   Oui c’est ça. En Taï-chi on va parler de l’équilibre entre le ciel et la terre, le bas et haut, les différentes énergies dans lesquelles on évolue. Et c’est ce que je ressens dans ce tir à l’arc, l’équilibre entre le bas et haut, l’intérieur et l’extérieur, nos côtés gauche et droite, etc..c’est une grande partie de l’apprentissage. Comme on est bien centré, on tire tout de suite mieux. C’est un tir instinctif, donc on doit laisser le corps travailler et lui faire confiance. 

C: Après deux jours de stages avec toi, je me suis toujours senti très reposé. L’impression d’être vraiment à ma place. J’ai travaillé sur mon mental et mon corps, sans jamais forcer. Aussi, comme on ne compte pas les points la plupart du temps, on se sent à sa juste place sans question d’égo ou de frustration. Est-ce que cet art pourrait permettre de se détacher un peu de la compétition, très présente dans le sport et dans la société en général ?

Armin Hirmer : Quand tu vois les archers olympiques et même les jeunes qui rejoignent un club, ils ou elles doivent toujours accéder aux compétitions. Et cette pression du résultat implique une réelle contrainte : il faut y aller par tous les temps, même fatigué, après le boulot. Et il faut tirer des centaines de flèches. Et l’archerie, ce n’est pas cela pour moi. L’archerie asiatique permet de retrouver le plaisir immédiat du tir à l’arc, sans réfléchir. On y va pour soi-même.
On doit mettre son égo de côté. Faire confiance à son intuition. Vider son esprit. On doit faire confiance aussi à son deuxième cerveau, son ventre, son énergie.

C : Quand tu était à Malte, tu parlais d’Empty Mind Archery…

Armin Hirmer : Oui, c’est un style de vie. Si le moral n’est pas bon, c’est souvent parce qu’il y a trop de choses dedans. On réfléchit trop, on chercher toujours à comprendre. J’avais une étudiante qui réfléchissait toujours à ce qu’elle devait faire. Je lui disais d’arrêter, mais elle n’y arrivait pas. Je lui ai alors dit de penser à sa respiration, à son corps, de prendre le temps. Et là, elle s’est mise à tirer extrêmement bien. Elle était là. Elle était présente, dans le sens d’être là, maintenant dans le présent. Elle ne pensait pas à ce qu’elle faisait ou à ce qui allait se passer après. Elle le faisait. Tout simplement.
Vider son esprit, Empty your mind, (à regarder,  cet entretien de Bruce Lee, ndlr)    comme disait Bruce Lee. Regarde la cible, tire des flèches. Ne pense pas. Si tu fais une bonne flèche, ne dit rien. Si tu rates ton tir, ne dis rien non plus. Il faut accueillir les émotions de la même façon. Ne pas se laisser déborder par son égo.

C: Tu parles souvent de Bruce Lee.

Armin Hirmer : Yeah ! !

C : Pourquoi ?

Armin Hirmer : C’était une personne vraiment intéressante. Il a étudié le Taoïsme, le Bouddhisme, tous les types d’arts martiaux. Et il a tout mélangé pour faire son propre art et le partager au maximum. J’aime beaucoup sa sagesse. Son « One inch Punch », j’en parle tout le temps pendant les formations, parce que ce concept s’applique partout et notamment en archerie. Aussi son concept de l’eau, qui n’a pas une forme précise, qui se faufile partout, mais qui peut devenir dur comme du béton. Nous sommes pareil. On peut se battre contre son égo mais c’était tellement plus simple de l’accepter, de le laisser nous traverser et s’en aller.

C : Dans les formations que nous avons organisées, il y a beaucoup de nationalités. On peut remarquer que ta communauté sur les réseaux est réellement mondiale. L’archerie asiatique semble attirer tous les types de cultures, de personnes. Qu’en penses-tu ?

Armin Hirmer : Je pense que les arcs ont été développés en même temps un peu partout sur terre. Évidemment, les techniques étaient différentes selon les matériaux disponibles. En Mongolie il y a des buffles donc ils ont utilisé de la corne. Idem avec le essences de bois disponibles. Pendant des siècles et des siècles, l’arc était utilisé pour la chasse et la guerre et partout où l’on va, on peut trouver du monde avec qui partager cette pratique. Et beaucoup redécouvrent l’arc et le plaisir de l’archerie grâce au tir au pouce. J’ai de nombreux messages d’archer.es qui m’expliquent avoir arrêté l’arc depuis des années et que depuis qu’il.elles ont vu mes vidéos, ils ou elles redécouvrent l’arc et retrouvent du plaisir. Et ça c’est partout dans le monde. C’est pour tout le monde peu importe d’où tu viens et qui tu es.

C : J’ai souvenir de mon école de musique où j’ai appris le piano et l’improvisation jazz. Il y avait des élèves du conservatoire qui venait, frustré d’un enseignement trop rigide et de l’esprit de compétition de la musique classique. Mon professeur devait toujours reprendre les bases de la musique, même après 20 ans de conservatoire. J’ai parfois l’impression que c’est ainsi avec les archers olympiques devant ton apprentissage.

Armin Hirmer : Oui en effet. Par exemple, lors de la dernière formation, il y avait deux femmes dont l’une n’avait jamais tiré à l’arc. Et surtout jamais « au pouce », parce que tout le monde dit que c’est plus difficile. Et je voyais bien qu’elle n’avait jamais tenu un arc entre les mains. Elle était comme une page blanche. Je pouvais partager mes connaissances simplement. L’autre avait fait 20 ans d’archerie Olympique et n’y arrivait pas du tout. Sa posture n’était pas là, elle avait trop d’habitude. C’est la mémoire des muscles qui est très forte. Et je vais parler encore une fois de Bruce Lee qui disait : Je ne peux pas remplir ta tasse de thé si elle est déjà pleine. Tu dois la vider avant.

C : Est-ce que tu peux parler de l’archerie asiatique en Belgique ?

Armin Hirmer : Mon avis personnel ?

C : Oui ! Ou ton sentiment, tes perspectives ?

Armin Hirmer : C’est ce que je disais hier à la formation. Je pense que c’est le nouvel endroit pour l’archerie asiatique en Europe. Quand on voit ce qui s’est passé ce week-end, avec des Anglais, des Allemands, des Français et un Suisse qui venait en Belgique ! Je donne des workshops un partout en Europe, et je n’ai jamais vu autant de pays différents dans la même formation. Tout le monde est ouvert et sympa. Et ici en Belgique, même les archer.es olympiques semblent ouverts à ce type de tir à l’arc. Bref, vraiment, la Belgique semble être ‘The place to be. (rire)

C :   As-tu quelque chose à ajouter ?

Armin Hirmer : Si des parents lisent cet article, je leur dirais d’offrir la possibilité à leurs enfants de faire du tir à l’arc. Et spécialement du tir à l’arc asiatique. Bien sûr ces enfants n’ont pas besoin de savoir chasser ou tuer dans leur vie. Mais le travail intérieur lié à cette pratique est réellement bénéfique à la vie en générale. Donc d’abord les inscrire à une école d’archerie et ensuite, au mieux, dans une école d’archerie asiatique.
Et c’est quelque chose qu’on peut faire en famille. A Malte, j’avais une famille de trois générations qui venaient tirer à l’arc ensemble. Et ensuite ils allaient manger ensemble. Tout le monde peut tirer à l’arc, à n’importe quel âge. Les sportifs y trouvent leur compte, les artistes, les gens qui ont des retards mentaux, les enfants, les personnes âgées. C’est un vrai sport inclusif. Donc allez-y !

C  : Merci Armin  ! 

Armin Hirmer : Merci de m’avoir écouté !

Entretien réalisé le 27 novembre 2023. 
Traduction : C.Rault. 

Christophe Rault et Armin Hirmer. Juste après l’entretien .